Articles pour la défense de l’enseignement agricole public

Les Echos (site webmardi 5 avril 2022 625 mots 

Enseignement supérieur agricole : le campus Hectar pris pour cible

Une cinquantaine de manifestants se sont rassemblés le 29 mars aux portes du campus agricole Hectar pour interpeller les candidats à l’élection présidentielle sur la privatisation de l’enseignement supérieur agricole, dont le centre de formation de Lévis-Saint-Nom (Yvelines) serait le symbole.

L’affiche est au vitriol. « Hectar bobards, machine à dollar » mentionne-t-elle, placardée sur le portail du campus. Neuf mois après une première manifestation, le centre de formation Hectar a été à nouveau, le 29 mars, le théâtre d’un rassemblement intersyndical contre la privatisation de l’enseignement supérieur agricole. Une cinquantaine d’enseignants se sont réunis devant le campus de Lévis-Saint-Nom (Yvelines) puis sur le parvis La Défense (Hauts-de-Seine), où se tenait un forum citoyen sur le thème de l’enseignement agricole et de l’agriculture de demain.

Fondé et financé par Audrey Bourolleau, ex-conseillère d’Emmanuel Macron et Xavier Niel, actionnaire majoritaire du groupe Iliad (Free), Hectar est présenté comme « le plus grand centre de formation agricole du monde. » Il s’étale sur plus 6 km2 dans la vallée de Chevreuse, et mise sur l’intelligence artificielle et l’AgriTech pour faire face aux enjeux climatiques. Ferme pilote en agriculture régénératrice, centre de formation de 1.000 apprenants par an, espaces de recherche et accélérateurs de start-up s’y implantent progressivement depuis l’ouverture du campus en septembre 2021. 

L’étiolement du service public 

Bien qu’à l’heure actuelle, Hectar ne délivre ni diplôme ni de formation dite qualifiante, ses étudiants peuvent bénéficier d’aides publiques à la formation professionnelle grâce à Pôle emploi et aux comptes personnels de formation (CPF) grâce notamment à la loi Pénicaud. 

Et c’est là que le bât blesse pour les enseignants, venus alerter le gouvernement sur ce qu’ils considèrent comme une fragilisation de l’enseignement agricole public : « Nous avons perdu 200 emplois depuis 2017, sur environ 15.000 postes, tandis qu’Hectar touche des fonds publics » fait valoir Clémentine Mattei, cosecrétaire générale du syndicat SNETAP-FSU, première organisation de la profession. « Il s’agit donc de mettre en perspective le traitement de l’enseignement agricole publique et la place que cela laisse aux officines privées dont Hectar est un symbole. » 

« Cette école se targue de faire quelque chose de très original, de former les agriculteurs de demain. Mais tout cela, nous le faisons déjà », renchérit Christine Heuzé, secrétaire générale du syndicat FO-enseignement agricole, estimant que le système public offre déjà aux agriculteurs la possibilité d’être accompagnés tout au long de leur carrière. 

Des visions différentes de l’agriculture de demain 

Outre les moyens financiers et humains accordés à l’enseignement agricole privé, les manifestants contestent la vision de l’agriculture portée par Hectar : « Ce campus se pare d’un affichage verdoyant, parle d’une pratique vertueuse écologiquement et socialement, mais ne répond en réalité pas aux enjeux de demain » insiste Clémentine Mattei. « La numérisation et la robotisation, c’est une vieille recette qui ne fonctionne pas, et qui risque d’endetter les agriculteurs » estime-t-elle. 

Hectar, quant à lui, refuse d’être le symbole de ces revendications adressées au gouvernement et aux candidats à l’élection présidentielle. Le centre de formation se défend de toute concurrence vis-à-vis de l’enseignement public : « Hectar n’est pas une école, mais un lieu hybride qui a en son sein cette ferme mais également un lieu d’accueil pour des start-up, des codeurs avec l’école 42, des scolaires et des entreprises en séminaires… » souligne Valérie Fuchs, chargée de la communication de l’école. 

L’année dernière déjà, suite à un premier rassemblement, Audrey Bourolleau avait assuré à l’AFP ne pas vouloir « challenger l’enseignement technique agricole, qui est très bon en France. Nous ne sommes pas concurrents mais complémentaires. Notre rôle à nous est de former des entrepreneurs solides et de leur donner des compétences sur les innovations de demain » avait-elle indiqué. 

Jeanne Bigot

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